Monde

Un pays que nous ne voyons pas

Une fresque magnifique, des dessins peints il y a plusieurs milliers d’années. Un site préhistorique évidemment inscrit au patrimoine mondial de l’humanité tenu par l’Unesco ? Non. Précisément. Il ne fait pas bon se trouver dans une région possédant son gouvernement, son drapeau, sa monnaie, son administration mais non reconnue par la communauté internationale. De quelle région s’agit-il ? La voici représentée ci-dessous, elle  ressemble à un dragon marron aux naseaux enflammés. Une région ressemblant à un dragon ? Vous ne voyez pas. C’est normal.

Une région du monde à la forme de dragon ?

Aujourd’hui, on représente plutôt cette région sous la forme d’une corne. Le dragon, c’était l’époque où la Somalie était un pays tourné vers le littoral et la mer. L’époque – entre le VIIe et le XIXe siècle – où la Somalie musulmane commerçait avec les marins venues de la Péninsule arabique et tournaient le dos à l’Ethiopie chrétienne. Le simple fait de jouer avec les conventions cartographiques (par convention, le marron figure plutôt la terre et le bleu la mer), permet de renouer avec le passé somalien : pendant longtemps, la mer n’a pas été une frontière mais un passage, et la terre faisait figure d’inconnu.

La corne de l'Afrique avant l'arrivée des Européens

Sur la carte ci-dessous, les couleurs sont inversées : la corne de l’Afrique telle que nous nous la représentons apparaît clairement. Son importance stratégique entre mer Rouge et océan Indien également.

L'importance stratégique de la corne de l'Afrique

Au XIXe siècle, cette route stratégique saute aux yeux des puissances européennes : le percement du canal de Suez permet de raccourcir la route vers l’orient. La corne de l’Afrique devient un lieu de carrefour à l’échelle mondiale et l’objet de tous les appétits. La plupart des puissances européennes s’installent dans la région : les Français dans le territoire de l’actuel Djibouti, les Anglais dans la partie septentrionale de la Somalie qui longe le golfe d’Aden (Somaliland), les Italiens dans la partie méridionale qui fait face à l’océan Indien (Somalia). Réunissant la Somalia et le Somaliland, la Somalie prend son indépendance en 1960. Mogadiscio devient la capitale du pays unifié. Le site de Las Geel se trouve dans l’ancienne partie britannique. Ce qui n’explique pas encore la raison pour laquelle le site de Las Geel ne serait pas reconnu par l’Unesco.

Le site de Las Geel au nord de la Somalie

Alors pourquoi ? La situation est extrêmement paradoxale. Le seul Etat reconnu par l’ONU – la Somalie – n’en n’a précisément plus – d’Etat. Depuis la chute du dictateur Barre en 1991, le pays est livré à la loi des seigneurs de guerre et des bandes islamistes. Profitant de la faiblesse, voire de l’inexistence, de l’Etat central, deux régions font scission : le Somaliland au nord en 1993 et le Puntland qui oscille entre indépendance et simple autonomie sur la pointe nord-est en 1998.

Le Puntland sombre rapidement dans le chaos à l’image de la Somalie historique. Le Somaliland connaît un tout autre destin : le régime est stable et la population n’est pas touchée par la famine. Comble de l’ironie : le Somaliland accueille une clientèle internationale (de tourisme et d’affaires) alors qu’aucun étranger ne se risque au Puntland ni en Somalie, pourtant le seul Etat reconnu. Le Somaliland est considéré comme l’une des destinations touristiques les plus dangereuses au monde. Si vous envisagez de vous rendre sur place, sachez qu’un militaire armé vous accompagnera partout dès que vous quitterez la capitale Hergeisa. Mais n’avons-nous pas dit que le Somaliland était plus accueillant que ses voisins ? En Somalie, tout est relatif : faire du tourisme au Somaliland est dangereux, faire du tourisme en Somalie ou au Puntland est impossible. Le Somaliland n’est pas reconnu  à l’étranger. Et pourtant, c’est bien en raison de la sécurité que l’Etat du Somaliland était capable d’assurer qu’une équipe d’archéologues français a mis à jour les fresques de Las Geel en 2003…

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