Ecologie

Un projet parisien en territoire marseillais ?

Les Calanques
Écrit par Jim

Les Calanques

La concertation sur le projet de création d’un parc national dans les Calanques débute cette semaine. Chacun peut s’exprimer sur un projet qui pourrait voir le jour en 2012 et se trouve dans les cartons depuis… 12 ans. Pourquoi tant de temps pour créer un parc national ? Le projet a été vigoureusement critiqué : certains habitants des communes concernées décrivent un projet imposé par les Parisiens, complètement déconnecté du territoire réel. Bon, ça y est, encore la guéguerre entre Marseillais et Parisiens, un match OM-PSG version nature ? Pas tout à fait.

Un parc national signifie des contraintes pour un territoire. La France en compte seulement neuf dont six en métropole. Pourquoi un nombre si faible ? Parce qu’un parc national s’accompagne d’un train de mesures de préservation du territoire particulièrement drastiques. Dans une certaine mesure, créer un parc national revient à mettre un territoire sous cloche. Or, un territoire vit, bouge. Pas facile de le laisser sous cloche. L’expérience française en est la preuve. Pressé par les sociétés botanistes d’entre les deux guerres de mettre en œuvre une politique de création de parcs nationaux, le gouvernement trouve un pis-aller : il crée le parc national de l’Antarctique… qui ne gêne pas grand-monde. En 1963, le premier parc national, celui de la Vanoise, est officiellement créé, bientôt suivi de huit autres parcs.

Les parcs nationaux français

Date de création

Parc national de la Vanoise

1963

Parc national de Port-Cros

1963

Parc national des Pyrénées

1967

Parc national des Cévennes

1970

Parc national des Ecrins

1973

Parc national du Mercantour

1979

Parc national de la Guadeloupe

1989

Parc national de Guyane

2007

Parc national de la Réunion

2007

Parc national des Calanques

En projet

Parc national entre Champagne et Bourgogne

En projet

Parc national des zones humides

En projet

Les parcs nationaux français se trouvent tous dans des milieux à la densité humaine faible, souvent en haute montagne. Epargnons pour autant tout discours facile. Un parc national revient certes à mettre un territoire vivant sous cloche. Pour autant, il ne signe pas la mort d’un territoire. Au contraire, le parc national peut même devenir la condition de sa survie, notamment par la préservation d’espèces menacées. Dans le parc national américain de Yellowstone, on compte 80 fois plus de bisons aujourd’hui qu’au début du XXe siècle. L’espèce était alors proche de l’extinction. En outre, le parc national offre une mise en valeur d’une intensité rare. L’explosion du nombre de touristes dans les parcs nationaux depuis la fin de la Seconde guerre mondiale témoigne de cet engouement. Et puis la France a trouvé un moyen ingénieux pour concilier la préservation du milieu et l’occupation humaine : le parc national comprend deux zones distinctes. Le cœur de parc est soumis aux plus strictes mesures de conservation tandis que la zone périphérique (appelé aire optimale d’adhésion) autorise le développement d’activités.

Alors pour quelle raison le projet de parc national des Calanques est-il décrié ? Contrairement aux neuf parcs nationaux existants, il serait le premier à n’être situé ni en milieu montagnard ni dans une zone de faible densité. Bien au contraire, le périmètre du parc national des Calanques s’étend en périphérie directe de la deuxième agglomération française. C’est une première.

Pour autant, la périurbanisation proche n’explique pas la chose suivante : pourquoi taxer le projet de « parisien » ? Pour une raison simple : l’objectif premier d’un parc naturel n’est pas environnemental. Il est politique.
Le parc national impose de fortes contraintes sur un territoire. Pour cette raison, un seul acteur peut se révéler assez puissant pour mener un tel projet : l’Etat. Et par effet de miroir, un Etat peut mener un tel projet pour asseoir son pouvoir sur un territoire. L’exemple américain l’illustre parfaitement. Tout au long du XIXe siècle, la conquête de l’ouest est progressive. Un front pionnier avance inexorablement vers la côte pacifique. Le souci majeur de l’administration fédérale tient alors à asseoir son pouvoir sur les territoires lointains de l’ouest (le Far West). Comment faire ? Deux moyens se révèlent particulièrement efficaces pour marquer physiquement la présence de l’Etat fédéral : 1. le chemin de fer 2. les parcs nationaux.

Le chemin de fer et les parcs nationaux : deux instruments au service de la volonté fédérale

Yellowstone – premier parc national américain – est créé en 1864 par Abraham Lincoln au crédit particulièrement affaibli par la guerre de Sécession. Le parc est implanté à la croisée du Wyoming, du Montana et de l’Idaho, peu avant la ligne imaginaire atteinte par le front pionnier en ces années 1860. Le Bureau du recensement déclare la Frontière (le front pionnier) officiellement atteinte en 1890 : les pionniers sont arrivés sur le rivage pacifique. Cette même année, le deuxième parc américain – Yosemite – est créé en Californie.

L’impact territorial du parc national est tel qu’il ne peut qu’être politique. En 1914, les frères ennemis suédois et norvégiens sont en phase de réconciliation : les deux Etats utilisent l’instrument politique que le parc national représente. Morokulia, le premier parc transfrontalier est créé. Une initiative qui  inspire plusieurs ONG souhaitant créer un « parc transfrontalier pour la paix » aux frontières de l’Albanie, du Kosovo et du Monténégro. Un parc national est décidément un objet politique aux mains de l’Etat. Et en France, aux yeux des collectivités locales, l’Etat, c’est Paris.

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Jim

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